Exposition

Cécilia Philippe - Achromatopsie
Association Bourguignonne Culturelle

par Siloé PETILLAT

Cécilia Philippe (née en 1985 à Ploërmel, qui vit et travaille à Dijon) présente à l’A.B.C. une exposition personnelle intitulée "Achromatopsie", du nom de l’affection de la vue faisant disparaître la perception ou la distinction des couleurs.

Communiqué de presse :

“Sans l’ombre d’un motif

Il est une île du Pacifique où la majorité des habitants ne distinguent pas les couleurs. L’achromatopsie est une maladie du système visuel. Il y aurait donc ceux qui voient le monde en noir et blanc et ceux qui le vivent en couleurs, mais il y a aussi la perception comme un théâtre, offert à tous les artefacts, à toutes les expérimentations singulières et collectives, il y a dans ce terrain de batailles multiples, l’artiste comme ingénieur, magicien, poète qui œuvre pour donner à voir autre chose, pour faire voir différemment le monde, celui qui nous entoure et que l’on habite parfois submergés par les automatismes et les croyances qui nous empêchent et nous arrêtent.

De cette pathologie de la perception, Cécilia Philippe, avec des pièces inédites, dénoue les enjeux du voir autant qu’elle en alimente l’illusion. Il y a dans chaque pièce, les matériaux pauvres devenus précieux, le noir et blanc et les teintes sourdes ou irisées, la rigueur et la précision des gestes. Cécilia Philippe a beaucoup pratiqué la photographie entre désir d’abstraction et réalisme social, si les media qu’elle a explorés récemment sont davantage liés aux arts appliqués et aux métiers d’art, ces enjeux demeurent et alimentent sa singularité. Fractale et ​Pléonasme,​ par l’usage de matériaux populaires, comme la toile de verre et le linoléum, entrent en résonance avec l’histoire récente de l’habitat et de la consommation. Cécilia Philippe s’empare ici d’une réalité sociale qu’elle transforme en un dispositif où le cheap est devenu précieux et où en retour la préciosité est un leurre. Ce sont les entrelacs raffinés de ​Fractale,​ les motifs inspirés des arts décoratifs de ​Pléonasme​. « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », écrit Baudelaire dans ​Les Fleurs du mal.​ Sans doute, n’y a-t-il de boue que pour ceux qui ne savent pas y voir autre chose, ceux qui se heurtent à l’usage des choses sans s’y arrêter davantage. Le noir et blanc n’est-il pas ce qui permet de considérer autrement la composition d’une image ? Et voici le véritable travail à l’œuvre, celui qui consiste à décaler sans cesse le regard dans une dynamique alchimique et cryptée. Le travail de Cécilia Philippe se déploie également en réponse à l’aliénation que représente la post-modernité à travers ses accélérations techniques. Dans l’esprit des Arts & Crafts, comme du Bauhaus, appelant notamment à la rencontre des Beaux-arts et des arts appliqués, chaque pièce est ainsi réalisée dans la lenteur de l’appropriation de techniques artisanales diverses, aucune partie du processus n’est déléguée. Voici qu’il faut se confronter à la matière comme à l’idée.

Que voit-on en regardant ​Achromatopsie​, la pièce qui a donné son nom à l’exposition ? Du blanc et du gris, ou plutôt de l’écru et de l’argenté sombre, couleur de plomb fondu, des formes ondulantes toujours différentes d’un domino à l’autre composant ce papier peint. Ce que l’on voit ce sont des points qui se répètent, on dirait des images, peut-être des photographies défigurées, masquées par l’impression ou le rapport d’échelle. Ce que l’on voit c’est la trame d’une image absente, la traduction matérielle d’une présence numérique qui n’a jamais existé. Ce que l’on voit n’est pas ce que l’on pense, on cherche à reconstruire contre l’abstraction, une figure, or ce qu’il y a à voir, c’est justement ce geste obsessionnel de la construction d’une trame sans image, c’est cette abstraction sensible qui caresse le processus par lequel les images actuelles sont faites. ​Achromatopsie révèle l’étoffe d’une image sans objet pour ne pas dire sans cause.

Or l’absence de cause n’est-elle pas, dans cet hiver interminable, ce qui interpelle tant le lecteur, face aux crimes d’​Un roi sans divertissement ​ ? Pourquoi sacrifier hommes et bêtes ? Saint-Augustin écrit que le mal se situe justement dans l’absence de mobile. Certes, on s’ennuie l’hiver dans un village reculé où la neige ne fond pas, alors pourquoi ne pas regarder la couleur du sang envahir ce paysage en noir et blanc. Cécilia Philippe a repris le titre du roman de Jean Giono pour baptiser sa pièce réunissant deux Judogi aux confetti sérigraphiés. Les confetti sont dépourvus de couleurs, les corps ne sont plus à la fête, le combat approche. Là encore, il est question d’image, celle des confetti devenus motifs, choisis puis scannés minutieusement par l’artiste, mais aussi celle de l’artiste lui-même. Si « l’art est un sport de combat », selon la formule de Jean-Marc Huitorel, reprenant le mot de Bourdieu quant à la sociologie, alors l’artiste est un guerrier n’économisant pas ses forces, puisant dans ses ressources physiques et morales. La pratique artistique est un combat tant par la discipline personnelle qu’elle impose à l’artiste que par la rudesse des rapports de force qui incombent au milieu culturel. Le temps festif du vernissage n’est qu’une illusion. L’artiste n’est pas ici une figure solitaire en proie au spleen, créant dans le retrait sans jamais montrer sa production, l’artiste est engagé dans la réalité du tissu social, il travaille au sens où il agit sur la matière, la transforme, en découvre les lois, dans la perspective libératrice décrite par Hegel. Dans les deux séries des ​Emprunts​, Cécilia Philippe détourne des chutes de bois issues d’ateliers d’artisans, pour en faire des tampons et créer une grammaire de formes géométriques en relief. Le jeu des échos se poursuit, l’encadrement des ​Emprunts est réalisé avec du bois, matière fantôme des impressions, réapparaissant sous la forme utilitaire ou décorative des boîtes américaines. Que doit-on à présent regarder de l’encadrement ou de l’impression, si ce n’est justement ce va-et-vient entre matière et trace, objet et représentation ? On peut également y entrevoir une manière de questionner le lien entre la matérialité de l’œuvre et sa portée signifiante, faisant alors état d’un conflit d’intérêt entre la sensualité et l’entendement. ​Pléonasme participe de la même logique, puisque l’on regarde un papier peint aux motifs réalisés à partir de papier peint, de la toile de verre sur de la toile de verre. Bien sûr, le procédé est discret, trompeur, on ne comprend que si l’on regarde bien, en se concentrant sur les couleurs ténues des motifs, en plissant les yeux pour déceler le piège comme le ferait un judoka prêt à anticiper le coup qui lui sera porté.”

Florence Andoka

Plus d’info :
- site de l’A.B.C.
- site de l’artiste

P.-S.

- Exposition du 13 septembre au 10 novembre 2018 ; entrée libre
- Vernissage le jeudi 13 septembre 2018 à 18h
- Ouvert du mardi au samedi de 13h à 18h ; fermé le jeudi 1er novembre
- Hall de l’A.B.C., 4 passage Darcy 21000 Dijon (tram Divia T1 ou T2 arrêt Darcy)