Interview de Jérémy Laffon à Interface

par Florian BOURGEOIS, Siloé PETILLAT

Une rencontre avec Jérémy Laffon au cours du montage de son exposition Collapse(s) (et autres systèmes déceptifs) à Interface.

montage de l’exposition de Jérémy Laffon, Collapse(s) (et autres systèmes déceptifs), Interface, 2013

[Devant Paysage étendu (dilution homéopathique d’une éponge étalon), 2013]

Ce qu’on voit là, c’est une des œuvres, qui est en cours de fabrication ?

Oui, c’est une pièce qui a été réalisée in situ, une nouvelle pièce, qui n’a jamais été montrée.

Vous avez déjà fait des choses avec des éponges ?

Non, uniquement en atelier, c’est un travail qui était en période d’expérimentation jusqu’à maintenant. La question se posait de la manière de montrer le processus. Il y avait plein d’hypothèses : par exemple, faire une peinture murale avec toutes les éponges associées, un peu comme une peinture abstraite. Mais je trouvais que c’était dénaturer un peu le propos et la part expérimentale et conceptuelle qu’il y a dans mon travail. Parce que vous allez voir, dans d’autres pièces il y a beaucoup la notion de travail, de labeur et d’ouvrage plus ou moins artisanal, ou d’ouvrage de petites mains.

Effectivement le temps de construction des pièces peut être assez long. C’est le cas là aussi, je pense ?

Oui, c’est le cas, par exemple il faut une bonne semaine pour que ça sèche ; et le temps d’imbiber tout ça… Le procédé, c’est une boucle qui se perd, en fait. Je pars d’un bac de 2 à 5 litres d’encre de Chine pure où je trempe la première éponge, et ensuite je dilue cette encre avec la contenance en eau d’une autre éponge. La quantité d’encre que la première éponge a absorbé est remplacée dans le bac par la même quantité, en eau. C’est une histoire de dilution homéopathique quelque part… avec une injection infime et une diminution infime à chaque fois. Donc plus il y a d’encre de Chine au départ, plus ça sera long, forcément. Et l’idée c’était d’arriver à une eau complètement claire… de pousser le truc à la limite, jusqu’à épuisement du procédé.

montage de l’exposition de Jérémy Laffon, Collapse(s) (et autres systèmes déceptifs), Interface, 2013

Ok. Il y a combien d’éponges ?

Ah, ça c’est la même question que « il y a combien de chewing-gums ? ». Je ne sais pas, il y en a des centaines.

Vous connaissez déjà la pièce que ça va donner ?

Alors là je suis encore en questionnement parce que finalement ce n’est pas très important ce que ça peut être. Là ça pourrait être une composition parmi d’autres. Cet assemblage d’éponges étendues les unes à côté des autres de manière plane, comme ça, ça me plaît assez, sauf que ça manque encore un peu de volume à mes yeux, mais c’est déjà très pictural. Du coup il y aura peut-être un relief. C’est une pièce qui s’intitule « Paysage étendu ». C’est en rapport avec une pièce précédente qui s’appelait « Plantations de paysages » et qui était déjà avec de l’encre de Chine, mais cette fois l’encre imbibait les parois de gobelets en carton.

Et les éponges qui sont sur la cheminée, elles vont rester empilées comme ça, ou pas ?

Ça pourrait être une proposition mais je ne sais pas trop encore… Enfin là on est dans un espèce d’ensemble où on comprend peut-être mieux ce qu’il s’est passé. C’est pour ça que je voulais laisser l’installation sur laquelle ça a été produit comme faisant partie de la sculpture, parce que c’est indissociable. Vouloir mettre tout ça au mur ça dénature l’œuvre.

Et les motifs que ça forme sur la cheminée, avec ces espèces d’empilements un peu comme des immeubles, ça rappelle d’autres pièces, par exemple celles avec les chewing-gums : « Le Trésor de Mexico », notamment. Ce sont des formes qui vous intéressent ?

Oui il y a l’idée de la construction, mais dans beaucoup d’autres pièces c’est ça, l’idée de la construction ou de l’assemblage basique. Pour les chewing-gums c’était plutôt le principe du jeu de cartes. J’ai fait d’autres pièces sur le principe du jeu de Kapla. Là c’est juste un empilement ; toi ça t’évoque ça, moi ça m’évoque des trucs plus abstraits ou un paysage, ou une ligne d’horizon… C’est au spectateur de se faire sa propre idée.

montage de l’exposition de Jérémy Laffon, Collapse(s) (et autres systèmes déceptifs), Interface, 2013

Pourquoi il y a des petites et des grandes éponges ?

C’est pour créer un rythme. Comme j’étais parti sur la disposition tableau (disposition murale), je m’étais dit que j’allais les assembler comme ça : en mettre une verticale, une autre horizontale, pour que ça se combine, que ça crée un rythme. Là c’est une proposition, dans un autre endroit ça sera autre chose. La matière première c’est l’éponge, mais la forme n’est pas figée.

[Devant Le trésor de Mexico, 2012-2013]

Là il y aura une vidéo projection. L’installation de départ c’était ça : une espèce de chambre laboratoire hermétique pour garder un taux d’humidité assez élevé. Et il y a eu une captation en temps réel de l’effondrement. D’où aussi le titre de l’exposition, « Collapse ». Même dans d’autres pièces il y aura cette idée de ruine, etc, Donc là, la vidéo, comme elle est en temps réel, elle dure plusieurs jours, 5 jours on va dire… Elle sera diffusée ici sur un grand écran.

Le titre de l’exposition c’est donc « Collapse(s) (et autres systèmes déceptifs) ». C’est intéressant cette notion de déception.

Le système déceptif c’est quelque chose qui échoue volontairement : se tirer une balle dans le pied, marcher sur un tapis roulant à l’envers, scier la branche sur laquelle ont est assis, etc. En fait le choix de ce tire c’est aussi par rapport au principe de frustration qui opère dans certains travaux dont cette vidéo. Parce qu’au final dans cette vidéo vous ne pourrez voir qu’un tableau, qu’une image. Si vous restez une heure il n’y aura guère de changement. Parce que c’est très lent, c’est imperceptible à l’œil, sauf quand vraiment ça tombe… Du coup il y a ce côté « sur le fil », on attend la chute, parce que la tour elle peut être comme ça… On s’attend à sa chute sauf que ça n’arrive jamais.

[Devant Relique (7 phases de restauration), 2013]

Et là c’est une autre sculpture en rapport avec les jeux de Kapla, c’est ça ?

Avec ces grosses sculptures en chewing-gum je me suis rendu fou parce que en plus ce sont des structures éphémères, d’où l’idée aussi de vouloir la figer sur vidéo. Là l’idée c’est de partir d’une forme simple d’association de chewing-gums sur le principe des Kapla. Donc ils sont toujours perpendiculaires, ils se croisent tout le temps… Et donc de partir d’une forme entièrement construite en chewing-gum au début, mais vu la plasticité du matériau, son instabilité, etc., forcément ça tombe. Ça s’écroule forcément parce qu’il y a des tensions de partout, ça tire ici, ça tire là… C’est une pièce qui s’appelle « relique » et l’idée c’est encore une lutte entre l’artiste et le matériau. Une fois qu’elle s’est écroulée, c’est de la réparer systématiquement en remplaçant les chewing-gums cassés par des tablettes de bois. C’est du balsa, c’est utilisé pour les maquettes. A chaque fois qu’il y a du bois c’est que ça a été remplacé. L’absurdité du truc c’est que tu pars d’un truc sublime en chewing-gum tout vert, très rigoureux, et la pièce finale a beaucoup plus de pièces en bois que de chewing-gums. Donc il y a plusieurs étapes de chutes, etc. jusqu’à ce que ça tienne en équilibre, où les zones de forces sont remplacées. Après elle devient donc un peu bancale. D’où l’idée du titre « Relique », un objet qu’on a restauré…

Et ces matériaux, c’est des matériaux modestes, du quotidien.

Oui.

Question bête, mais pourquoi vous utilisez ces matériaux ?

C’est une manière de détourner le quotidien, ou de le réenchanter, comme l’avait écrit quelqu’un dans un texte au sujet de mon travail. Bon, après, le chewing-gum, c’est pas un matériau si banal que ça.

Je disais « modestes » dans le sens où ce n’est pas luxueux.

Oui, voilà, c’est pas de la sculpture qui a un coût élevé, ou qui a une préciosité particulière, au départ.

montage de l’exposition de Jérémy Laffon, Collapse(s) (et autres systèmes déceptifs), Interface, 2013

[En feuilletant son book]

Dans le même genre, j’avais fait des séries en savons de Marseille sculptés au goutte-à-goutte. C’était pendant une résidence aussi, et c’est la cuisine qui s’était transformée en laboratoire expérimental, il y avait des savons partout, et c’était juste le goutte-à-goutte du robinet qui creusait, et moi je stoppais le processus quand je voyais que c’était à la limite de la cassure. À ce moment-là je les retirais. Et après ils étaient mis en boîte pour les conserver et rendre précieuse cette banalité.
Ce qu’on voit là, c’est du « ready-made agricole », comme quelqu’un l’avait écrit, des blocs de sel utilisés dans les troupeaux comme compléments alimentaires. Donc là aussi il y a du labeur, de la temporalité. La forme vient du fait qu’ils ont été léchés par des chèvres. C’était en collaboration avec un éleveur, et les consignes que je lui avais données, c’était de tourner régulièrement les blocs quand il voyait que c’était trop attaqué d’un côté, etc. Mais pour en faire un, il faut deux à trois mois, parce que c’est juste un complément alimentaire. Ce sont des blocs qui mesurent 30 cm, et qui sont très lourds, peut-être 20 kilos.

Alors, c’est pas tellement le cas avec les savons ou les blocs de sel, mais je me suis rendue compte que dans plusieurs de vos pièces il y a l’univers des loisirs comme point commun : les sculptures de chewing-gums faisant référence aux Kaplas, par exemple.

Le ping-pong, aussi. Mais je dirais que c’est plutôt l’esthétique du jeu. Rien que de mettre en place ce genre de processus, c’est déjà du jeu. Cette vidéo du ping-pong, dont on voit ici des copies d’écran, est un gros boulot de prise de vues, d’enchaînements, de montage : je ne le referai peut-être pas. On me voit déambuler dans toutes sortes de moyens de locomotion avec une raquette et une balle de ping-pong, en m’étant lancé le défi de garder la balle en l’air, sans jamais qu’elle ne tombe, quelque soit le moyen de locomotion, et en Chine, ça secoue ! Je ne sais pas si vous avez l’habitude de voyager, mais là-bas les bus n’ont pas d’amortisseurs... Et je porte des sortes de manchettes qui étaient utilisées dans le temps par les imprimeurs qui ne voulaient pas salir leurs chemises. Et en Chine, c’est encore utilisé par ceux qui ont un travail manuel (ouvriers, cuisiniers de rue...) et qui n’ont pas de vêtements de travail. Et en l’occurrence, c’est un tissu Hello Kitty... J’avais mis ça pour rentrer dans le personnage, quelque part. C’était plutôt l’idée du magicien. Car je présente cette vidéo comme un stage d’initiation pour devenir maître de gravité. Et la vidéo se termine avec la balle en lévitation. On voit dans la vidéo que progressivement j’arrive à garder la balle en l’air sans la faire rebondir : donc gros travail de montage, image par image.
Il y a deux autres vidéos sur le même principe. Notamment dans l’atelier : plusieurs séquences dans lesquelles je fais tourner en lévitation un carton, un rocher, ou encore je suis comme un pantin. Celle-ci s’appelle « Exercice d’atelier » : j’utilise des objets qui traînent dans l’atelier (référence à l’idée de l’artiste dans son atelier) pour en faire quelque chose d’un peu absurde. Là, je vole avec une palette en guise de tapis volant, là je slide sur le mur, là je tourne comme un derviche tourneur...

Toutes ces pièces nécessitent un certain entraînement, non ?

Oui, surtout celle-ci. J’en faisais une par jour. Au bout d’une demi-heure, je n’en pouvais plus. Et je me suis fait une hernie inguinale... Je ne m’échauffais pas forcément... Mais oui, c’est un travail de répétition : pour la palette, je dois sauter à peu près à la même hauteur (environ 60 cm), assez fréquemment de manière à ce qu’il y ait assez d’images pour que le mouvement paraisse fluide, et en avançant un petit peu à chaque fois, donc autant dire que faire ça avec une palette collée sous les pieds... Il y a effectivement l’idée du labeur, à la fin de la séquence on me voit complètement K.O...

On va voir la pièce qui est au sous-sol ?

Ok, mais elle est encore en cours de montage.

montage de l’exposition de Jérémy Laffon, Collapse(s) (et autres systèmes déceptifs), Interface, 2013

[Devant Epilêpsis, 2013]

Ah, c’est la ré-activation du « Pic-vert » !

C’est ça. C’est des machines construites en collaboration avec Valère Costes.

Ok. Et elles vont bouger ?

Oui, enfin, je ne sais pas si je dois le dire, mais la pièce joue sur l’idée de frustration, car elle ne fonctionne qu’en l’absence du public. C’est un détournement des détecteurs de présence, objets utilisés à contre-emploi, finalement. Dès que quelqu’un s’approche, les pics-verts s’arrêtent. Il y a un truc un peu paranoïaque, comme ça, car dès que la personne repart, ils se remettent en marche. C’est une pièce qui a surtout une présence sonore, puisqu’on l’entendra à peu près dans toute l’exposition. On pourra même croire que ce bruit, c’est juste quelqu’un qui bricole à côté. Sauf que le bruit sera tellement régulier que c’en sera suspect. Il y a aussi l’idée de destruction, enfin de grignotage de l’architecture. Ça m’aurait intéressé d’entamer un peu le patrimoine, mais ça n’aurait pas fait assez de bruit. C’est la réinterprétation d’une pièce plus ancienne, faite lors d’une exposition chez l’habitant, à Fiac : il y avait aussi un pic-vert, à l’époque beaucoup plus bricolé, qui était sur une sorte de portique en béton certainement lié à des activités d’élevage (pour pendre les bestiaux ?), qui était dans le jardin d’un particulier. Le pic-vert entamait le béton et ça s’entendait depuis plusieurs rues aux alentours. Là aussi on pouvait croire que c’était juste quelqu’un qui travaillait, qui tapait sur une pierre. Depuis la pièce est devenue modulable, à l’époque le mouvement, et donc le son, ne s’arrêtaient jamais, sauf quand le moteur chauffait trop.
Avec le son du pic-vert dans la cave, il y a aussi l’idée de créer un rythme, dans certaines de mes œuvres la part sonore est assez importante. Là, les pics ne vont pas taper en même temps, il y aura un décalage permanent, qui, je l’espère, créera un rythme. De plus il y a très peu de probabilités que les détecteurs fonctionnent exactement en même temps. Donc les pics-verts seront forcément en décalage.

Plus d’infos : article sur l’exposition Collapse(s) (et autres systèmes déceptifs)

P.-S.

Entretien réalisé en septembre 2013 par Florian Bourgeois et Siloé Pétillat. Photographies : Florian Bourgeois.