DijonArt : Tout d’abord, comment t’est venue l’idée de cette performance, tu avais des kilos à perdre ?
Vincent Carlier : Je n’avais pas vraiment de kilos à perdre. Ce projet me trottait dans la tête depuis déjà longtemps mais je ne me souviens pas exactement comment il est apparu. Je sais simplement que l’idée m’est venue à l’époque à laquelle j’accomplissais des actions vaines comme vérifier si une pièce est plutôt pile ou plutôt face, combien de temps je pouvais tenir en équilibre sur des rouleaux de papier toilette vides ou combien de fois je pouvais envoyer (en rond) un avion en papier et le rattraper avant qu’il ne touche le sol.
Pourquoi avoir choisi l’itinéraire Brest - Cap Cod ?
J’ai choisi cet itinéraire après m’être documenté sur les différentes traversées déjà effectuées (sur l’eau). Elles empruntent, pour beaucoup, un itinéraire plus au sud (des îles de la côte ouest africaine jusqu’aux Antilles) où l’océan doit être un peu plus clément. Seul 5 ou 6 personnes ont emprunté l’itinéraire de l’atlantique nord depuis D’Aboville en 80. Cet itinéraire est donc bien plus mythique.
Ma traversée étant "virtuelle" il était logique que j’emprunte le chemin le plus court, c’est-à-dire décrire une ligne droite entre les pointes les plus proches des deux continents, Brest et Cap Cod. Cap Cod est d’ailleurs le point de départ de nombreuses traversées.
Est-ce qu’il y avait un précédent record à battre ou étais-tu le premier à faire cette traversée ?
Je n’ai pas connaissance d’un précédent record. Je suis peut-être le premier à "revendiquer" cette traversée car je l’ai effectuée comme telle, c’est-à-dire faire du rameur pour réaliser la traversée, mais on peut se dire que beaucoup de sportifs pratiquant des sports de rames effectuent un tel parcours en nombre de kilomètres cumulés.
Avec cette performance, qui représente un véritable exploit sportif, tu t’es lancé un sacré défi ; cela n’a-t-il pas été difficile de te motiver au quotidien ? On imagine plutôt les artistes comme des intellectuels, et non comme des athlètes... As-tu délibérément cherché à abolir le mythe de l’artiste dilettante ?
Bien sur, cela ne fut pas tous les jours facile de me motiver.
En ce qui concerne le mythe de l’artiste, tout dépend de qui l’on parle. J’ai surtout voulu jouer avec des codes appartenant à des disciplines qui à première vue s’opposent. Pourtant, la performance est présente dans bien des domaines (sportif, économique, artistique...). Dans tous les cas elle engendre une prouesse singulière qui se manifeste par une valorisation de l’expérience. De nombreuses connexions sont possibles. C’était aussi l’occasion de jouer avec la représentation. Un objet comme le rameur d’appartement n’est qu’un simulateur de réalité.
J’ai cru comprendre que tu étais resté trois jours sans chauffage en plein mois de décembre ; ce genre d’incidents de parcours, ça ferait sortir un moine de sa méditation, tu n’as pas été tenté de tout arrêter ?
Oui j’ai plusieurs fois perdu l’envie de continuer ; des hauts des bas. Mais c’est ce genre d’incidents potentiels qu’il était intéressant d’affronter. Je le savais avant de commencer. Pas besoin de mer déchaînée et d’avaries pour mettre du piquant dans l’action, le quotidien suffit.
En quoi ta préparation physique préalable a-t-elle consisté ?
Ma préparation a démarré environ un an et demi avant le départ par la pratique de différentes activités physiques de façon croissante afin de renforcer mon endurance et mes capacités cardio-vasculaires (escalade, course à pied, aviron, rameur). Sans me transformer en athlète, le but de ma préparation était surtout de pouvoir tenir et de ne pas me blesser.
Comment as-tu convaincu concept 2, le « leader mondial de l’aviron indoor », de sponsoriser ton action ? Vas-tu réussir à te séparer de l’engin une fois la traversée terminée, ou es-tu devenu accro ?
Pour la préparation de ce projet, j’ai fait des recherches sur la façon dont les aventuriers de la mer préparent leur traversée ; la recherche de sponsors en fait partie. J’ai constitué un dossier que j’ai envoyé à plusieurs marques d’équipements sportifs. Ces recherches ont été infructueuses. Le rameur étant très important pour la bonne réalisation de ce projet, j’ai contacté le responsable marketing de concept 2 qui m’a accordé sa confiance après que je lui aie présenté mon projet avec l’aide du Frac Bourgogne. Ils m’ont donc prêté un rameur (très performant).
Dans ta dernière exposition à Interface, tu mettais le mensonge à l’épreuve ; ne nous as-tu pas roulés dans la farine avec cette traversée ? Peut-on faire confiance à quelqu’un qui attend encore le père Noël ?
Neil Armstrong a-t-il vraiment marché sur la lune ? Chris Burden est il vraiment resté enfermé cinq jours dans le casier n°5 ? Bas Jan Ader s’est-il réellement noyé ?
Pourra-t-on en voir des photos ou vidéos ? C’était assez frustrant pour les personnes qui suivaient ta performance de ne pas pouvoir t’observer en temps réel.
Je sais. Mais j’ai délibérément choisi de ne pas me montrer. Les images produites auraient répondu à toutes les interrogations des gens. Elles m’auraient tout de suite enfermé dans un contexte précis. Je préfère que celui-ci se construise tout seul dans l’esprit des gens même frustrés. J’ai produit des images mais je n’ai pas encore choisi la manière dont j’allais les exploiter ; j’y travaille.
Tu as un peu de retard sur ce qui était planifié au départ, tout s’est passé comme prévu ?
Oui j’ai du retard sur les prévisions théoriques que j’avais faites. Mais il y a toujours des différences entre la théorie et la pratique.
A Interface tu posais fièrement en photo avec d’impressionnantes prises de pêche . As-tu croisé de beaux spécimens lors de ta traversée ?
Tu verras à Talant.
Vas-tu fêter ton arrivée ?
Je l’ai déjà fêtée tranquillement le jour J en réunissant mes amis pour les derniers kilomètres.
Peux-tu nous résumer ton parcours ? Tu sors à peine de l’ENSA Dijon, non ?
Je suis sorti de l’ENSA Dijon en 2005. Depuis j’ai participé à plusieurs salons comme Jeune Création ou Mulhouse 007. J’ai participé cette année au programme de résidences croisées des Frac Grand Est en étant reçu en Franche Comté. J’ai ensuite fait une exposition à Interface en novembre dernier. Bientôt une exposition à Talant (7 mars) et une exposition à Clermont-Ferrand prévue pour début avril. Je pars ensuite en résidence à Issoudun en région Centre.
Les évènements ont l’air de s’enchaîner pour toi depuis l’été dernier. Tu sembles être à un tournant important de ta carrière, est-ce que je me trompe ?
Tu veux dire le tournant du début ? Oui il se passe pas mal de choses. J’espère que ça continuera.
Question subsidiaire : Tu as un homonyme de 38 ans qui est PDG d’un supermarché Leclerc dans l’Oise. Rêves-tu d’un avenir similaire ? Comment te vois-tu dans 10 ans ?
Merci pour cet homonyme que je ne connaissais pas. Pour l’instant je n’ai pas l’intention de devenir PDG d’un supermarché mais on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve. Peut-être en reparlerons-nous dans dix ans.
Plus d’info : site de Vincent Carlier
A savoir : du 7 mars au 6 avril 2008, Vincent Carlier expose à La Galerie à Talant ; cf article Vincent Carlier - Architeutis
Florian BOURGEOIS
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