Exposition

Les oiseaux ont cessé de chanter
Interface - ENSA Dijon

par Siloé PETILLAT

Interface invite régulièrement l’École Nationale Supérieure d’Art de Dijon pour une exposition au sein de l’appartement/galerie. Cette année, Philippe Bazin, artiste et professeur à l’ENSA Dijon, a sélectionné des œuvres de Élodie Collin, Corentin Hérault, Angélique Jacquemoire, Jérôme Lavenir, Clémentine Lecointe, Jade Maily, Richard Mourouvin, Mona Rocher, Andréa Spartà, Tindara Spartà, Zhu Wei.

Communiqué de presse :

« Cette exposition entend mettre en discussion une question essentielle, celle que se posent souvent les jeunes artistes à l’heure où tout dans le monde pousse à mettre sur le devant de la scène la vie privée. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Il ne s’agit pas de la vie intime, car celle-ci n’est jamais ouverte à la connaissance d’un public extérieur, contrairement à la vie privée. L’intime serait ce que nous nous gardons à l’intérieur de nous-mêmes sans en faire publicité d’aucune sorte. C’est ce que souligne la philosophe allemande Hannah Arendt lorsqu’elle écrit : « Les plus grandes forces de la vie intime les passions, les pensées, les plaisirs des sens - mènent une vague existence d’ombres tant qu’elles ne sont pas transformées en objets dignes de paraître en public. » Il ne s’agit pas non plus des images et récits, si pauvres soient-ils, que d’aucuns publient sur les réseaux sociaux, car alors tous ces éléments deviennent on ne peut plus publics. Les portes qu’ouvrent ces onze jeunes artistes sur leur monde intérieur résultent de cette transformation qui leur demande tant de cœur et d’esprit, comme la même philosophe le souligne encore : « L’espace intérieur où le moi est à l’abri du monde ne doit pas être confondu avec le cœur ou l’esprit, qui existent et fonctionnent tous deux seulement en interaction avec le monde. »

C’est de cette interaction qu’il est question ici, chacun l’envisageant à sa manière, mais à chaque fois dans un souffle allusif, dans la discrétion, mais non pas dans le secret, simplement dans l’idée de celui-ci. C’est le souffle de Beckett et Camus (Andréa Spartà) qui traverse leur monde construit à partir de si peu d’expériences pourtant si précieuses, un cri rauque et sourd qui demande à tendre l’oreille pour être entendu. Comment ne pas être saisis, comme Xavier Boissel, par le leurre d’une vie entièrement factice (Élodie Collin) ; par le journal enfermé dans une clé (Corentin Hérault) reconfigurant La Lettre volée d’Edgar Allan Poe ; par le re-travail des photos souvenirs (Angélique Jacquemoire) dont l’histoire de l’art nous a donné de multiples exemples, de Hans-Peter Feldmann à Agnès Geoffray ; par les hommes du monde baudelairiens (Jérôme Lavenir) enfermés dans une bouche énigmatique ; par cette trouble lumière de vitrail diffusée par quelques sacs plastiques thermocollés (Clémentine Lecointe) évoquant aussi bien Anita Molinero que Nicolas de Staël ; par l’allusion discrètement sexuée (Mona Rocher) dont le texte nous interpelle sur l’usage du verbe dans l’art des cinquante dernières années, de Robert Barry à Claude Lévêque ; par le meurtre dans la cuisine (Tindara Spartà) qui évoque Martha Rosler au plus fort de la guerre du Vietnam, ou la toxicité de la vie domestique ; ou enfin par ces maisons qui comme de petites maquettes semblent posées au milieu de nulle part (Zhu Wei), évoquant un film de David Lynch ou une œuvre de Gregory Crewdson. Mais de toutes ces propositions si subtiles, nous devrons aussi retenir qu’elles émanent de séries dont il n’est montré ici qu’une écume invitant le spectateur à plus de curiosité. Seules les peintures (Richard Mourouvin) affirment l’effet sériel et « abstrait » mais le geste est si répété qu’il devient un monde à lui seul, nous remettant en mémoire celui d’Alighiero Boetti. Si les oiseaux ne chantent plus (Jade Maily), alors qu’ils sont en cage, c’est que la mue des artistes s’opère et que les mots blancs se sont substitués aux formes de marbre mises en cage par Marcel Duchamp. Un monde arraché au privé, digne de paraître. »

Philippe Bazin, artiste et professeur (École Nationale Supérieure d’Art de Dijon)

Plus d’info :
- site d’Interface
- site de l’ENSA Dijon

P.-S.

- Exposition du 24 mars au 28 avril 2018 ; entrée libre
- Vernissage le samedi 24 mars à partir de 11h30
- Exposition ouverte de 14h à 19h du mercredi au samedi et sur rendez-vous
- Interface, 12 rue Chancelier de l’Hospital 21000 Dijon (bus Divia L6 ou 11 arrêt Cité Dampierre)