Interview

Rencontre avec Emilie Barbry (Waterproof)
juin 2008

par Florian BOURGEOIS, Siloé PETILLAT

En marge de l’exposition vidéo de Muriel Carpentier du 10 juin 2008, nous avons rencontré Émilie Barbry, fondatrice de l’espace Waterproof, accompagnée de son ami, l’artiste François Rancillac.

« J’ai passé des heures accroupie sur mon balcon »

- Peux-tu nous présenter Waterproof ?
- Émilie : La première fois que j’ai accroché des trucs, j’habitais un rez-de-chaussée mais je n’avais pas de balcon, contrairement à maintenant. J’accrochais donc des trucs sur ma fenêtre pour les passants. Après j’ai eu un autre appartement ici à Dijon où cette fois j’avais un palier, mais minuscule, et j’habitais au deuxième étage. Plusieurs personnes qui rentraient chez elles étaient obligées de passer devant chez moi. Là je pouvais donc faire un accrochage qui était plus grand, avec à chaque fois un thème différent.

- C’était tes propres œuvres ?
- Émilie : Ça dépendait. C’était surtout des images du monde graphique. Chez moi j’ai une petite série d’affiches graphiques que j’aime bien, donc j’avais mis ça, ou une autre fois des photos... Une fois j’avais même fait une expo sur les notices : j’avais trouvé plein de notices complètement affolantes… ce n’était pas très travaillé. J’y pensais la veille, le lendemain c’était accroché, et voilà. Après je suis arrivée ici [au 7 rue de la tour du fondoir]. J’ai choisi l’appartement parce qu’il y avait de la place pour faire ça.

- Tu as choisi l’appartement en fonction de ça ?
- Émilie : De toute façon je devais changer d’appartement, donc c’était l’occasion de chercher un espace intéressant. C’était bien le petit bazar là, le balcon. La première fois c’est moi-même qui y ai fait une œuvre, mais je ne savais pas trop où j’allais. Je ne me projette pas, je fais une petite marche et puis ça grandit. Entre la première fois où c’est moi qui avais fait un truc, qui était nul, qui était juste un objet bizarre mais pas intéressant, et la dernière exposition, de François [Rancillac], sans le faire exprès, sans trop d’effort, j’ai déjà bien évolué. A chaque fois je passe des petites étapes. C’était une pyramide de marrons ce que j’avais fait, tu t’en souviens, tu l’avais vue ?

- Oui
- Émilie : J’ai bien aimé faire ça parce que… même si à la fin ça ne servait à rien, c’était très long à faire…

- Oui, on imagine…
- Émilie : Et du coup, j’ai passé des heures accroupie sur mon balcon, et c’était bien, parce que je suis à côté de la porte d’entrée où tout le monde entre et sort, et comme je venais juste d’emménager, les voisins ne me connaissaient pas ; intrigués, ils venaient me parler de ce que j’étais en train de bidouiller. Je leur ai annoncé qu’après j’allais faire un vernissage et que j’allais les inviter. J’ai bien aimé faire ça, et je m’y attendais pas quand j’ai commencé, à ce que des gens viennent m’aborder, des voisins ou même des passants parfois, mais ça permettait d’engager tout de suite une conversation plus intéressante que les habituels « Comment tu t’appelles ? Ça fait combien de temps que tu habites à Dijon ? Tu fais quoi comme études ? Il est grand ton appart ? »... Là, la discussion était dès le départ à un niveau plus élevé. Quand j’ai commencé ici, je n’avais pas prévu d’inviter des gens. C’est juste le soir où j’ai fait ma pyramide, où j’ai dit à tous ceux qui étaient là, que s’ils voulaient venir faire quelque chose ici, c’était accès libre et qu’on ferait ce qu’ils voudraient. En réalité, les personnes qui ont répondu à cet appel, ce sont des étudiants que je connais, de mon école, qui ont déjà une pratique, sans m’attendre, et qui se sont dit « c’est une bonne occasion de venir tester un truc ici ». Finalement je suis contente qu’il n’y ait pas eu de voisin qui soit venu pour montrer sa collection de cartes de téléphones ou des trucs comme ça.

- Oui, tu as eu de la chance…
- Émilie : Parce qu’au début j’aurais dit oui ! J’aurais dit « c’est vachement bien, pas de problème ! ». Et finalement, plus je fais les choses, plus je me dis qu’il faut que je me dirige quand même vers…

- Que ce soit réfléchi ?
- Émilie : Oui, que ce soit réfléchi et qu’à la fin toute la série d’expositions veuille dire quelque chose.

« Une ouverture sur un autre public que les personnes qui sont déjà initiées au monde de l’art »

- Que ce soit cohérent.
- Émilie : Et alors la deuxième origine du projet Waterproof, c’est le fait qu’un jour je me sois dit « ce serait bien que tous les gens qui créent des trucs - tous les artistes, les dessinateurs, les designers, etc - les montrent à leurs voisins, en collant une œuvre sur leur fenêtre ou sur leur porte ; cela permettrait une ouverture sur un autre public que les personnes qui sont déjà initiées au monde de l’art ». Finalement les voisins apprendraient à s’intéresser à l’art, ils pourraient suivre les différents accrochages, et ça serait peut-être bien… J’aimerais bien avoir des statistiques sur le profil des personnes qui achètent les livres d’architectes, qui se rendent aux expositions… Quand tu vas dans un musée un peu moins connu que les gros musées genre Pompidou, si tu demandes à tous ceux qui en sortent ce qu’ils font dans la vie, je suis sûre que la majorité des gens a un rapport avec le monde de l’art.

« Je crois que j’aime bien faire croire que je suis plusieurs »

- Es-tu seule aux commandes ?
- Émilie : Oui. C’est mon projet mais je suis aidée par tous ceux qui viennent exposer, et puis on parle beaucoup donc lorsque je prends une décision, elle est toujours influencée… L’idée grandit avec d’autres personnes mais à la fin c’est quand même moi qui dis comment on fait. En tout cas je ne dis jamais « je » quand je parle de Waterproof, parce que si je disais « je », ça signifierait que c’est ma galerie - enfin galerie c’est un mot un peu grand pour l’instant…- que c’est mon endroit, mon truc, et que ça parle de moi… Alors que si je dis « on », ça fait que je parle du projet, et pas de Emilie-Barbry-qui-fait-Waterproof. D’ailleurs, sur le site, que vous allez bientôt voir, mon nom n’apparaît jamais, sur les flyers ça n’apparaît plus. La première fois, j’avais écrit « Design graphique : Émilie Barbry », mais maintenant je ne le mets plus. Simplement, sur les petites éditions qu’on fait pour chaque événement pour garder des traces et tout ça, j’écris « Conception graphique : Émilie Barbry ». Mais quelqu’un qui ne connaît pas ne devinera pas que Waterproof et Émilie Barbry c’est une seule et même personne. Je crois que j’aime bien faire croire que je suis plusieurs.
- François : De nombreuses personnes, quand elles ont une société, même si elles s’en occupent seules, disent « on », et on sent que ça a du poids dans l’image que les autres s’en font.
- Émilie : C’est vrai. Je crois que ce n’est pas du tout le même esprit quand tu dis « je » au lieu de « on », en parlant de ton travail. C’est pour ça que je ne dis jamais « je ».

- J’ai cru comprendre que tes motivations étaient de faire connaître la création contemporaine à des publics qui ne se sentaient pas forcément concernés. Peux-tu nous expliquer ta démarche ?
- Émilie : Comme je l’ai dit tout à l’heure, le but est d’essayer de toucher d’autres personnes que celles qui sont déjà sensibilisées parce qu’elles ont fait des études ou parce que leurs parents sont artistes, par exemple.
- François : C’est peut-être aussi plus général : toucher n’importe qui, n’importe quand… C’est moins présomptueux que de faire comme les musées, où tout le monde est censé pouvoir aller. Moi je trouve que l’intérêt de ce lieu est de toucher vraiment tout le monde. Quelqu’un qui tomberait là par hasard, même s’il est averti du monde de l’art, s’il connaît bien, et bien c’est là que le truc va se passer, parce qu’il n’a pas été prévenu...

- Oui, on n’est pas dans le contexte musée…
- Émilie : C’est un lieu qui est ouvert.

« J’aime bien travailler chez moi ! »

- On peut se demander si ton but n’est pas de rejeter le milieu classique.
- Émilie : Non, moi je n’ai rien contre les musées, etc, chacun son travail. Un musée classique va s’attacher à archiver, conserver, collectionner, amasser. Mais moi ce que je ne voulais pas, c’est être une galerie en plus ; d’ailleurs je ne suis même pas encore une galerie, enfin, je ne sais pas si je le serai un jour, mais ça n’est pas le même but.
- François : Tu es une galerie en plus dans le sens que toutes les galeries à Dijon ont chacune leurs spécificités, et toi tu serais celle qui a tes propres spécificités.
- Émilie : Oui, voilà, c’est vrai, c’est peut-être ça. Ma spécificité c’est d’être dehors, c’est d’être chez moi, parce que de toute façon je n’ai pas d’autre endroit et puis... ben j’aime bien travailler chez moi !

- Mais ta volonté première n’est-elle pas de montrer des artistes qui ne sont pas exposés dans les grosses institutions ?
- Émilie : C’est sûr que pour l’instant ça se passe comme ça, pour l’instant les gens qui viennent, je les connais de l’école et ils n’exposent pas ailleurs. Et je pense que, pour certains, ils étaient contents de montrer leur boulot à un public, ça leur a fait plaisir de bénéficier de ce contexte-là ; mais peut-être qu’un jour j’appellerai quelqu’un qui est vachement connu... Il viendra ou pas, mais je ne suis pas contre, non plus, faire une exposition avec quelqu’un qui est déjà connu.
- François : Au contraire...

« Mais pourquoi, c’est quoi votre truc ? »

- Émilie : Il y a désormais une sorte de petit cahier des charges, pour les personnes qui viennent exposer, et ça c’est encore une petite étape, parce qu’il y a eu une exposition qui m’a un peu déçue. L’artiste lui-même n’en est pas totalement satisfait. Le truc avec les papiers empilés [(“EMPILEMENT” de David Pinter)] : je pense qu’on n’est pas allé assez loin, et puis...

- Je ne m’en rappelle pas.
- Émilie : Mais je crois que c’est celle-là que tu m’as dit que tu ne l’avais pas vue, elle est restée à peine une semaine. C’était des papiers collés, comme une colonne de kraft qui allait jusqu’à la fenêtre au-dessus de chez moi.

- Ah si, je l’ai vue, mais elle est partie très vite.
- Émilie : Oui. Je ne suis pas satisfaite de cette exposition car déjà, je trouve que le travail en lui-même n’allait pas assez loin, et en plus, je garde un assez mauvais souvenir du soir du vernissage. On avait fait des rhums au lait, parce qu’il faisait encore un peu froid, donc on faisait des boissons qui réchauffent bien, et j’avais dit à l’artiste de ne pas commencer à goûter les rhums trop tôt, car il fallait qu’il assure, qu’il aille voir les gens, et qu’il leur réponde quand ils posent des questions ; en définitive il n’a pas tellement assuré à ce niveau-là, et du coup maintenant, j’ai complété le cahier des charges, parce que je veux que les gens qui viennent exposer aient les mêmes objectifs que les miens.

- Il ne suffit pas de faire acte de présence.
- Émilie : Non, il faut que, par le moyen de leur choix, les artistes communiquent leur boulot aux gens qui sont demandeurs d’explications. Et lui ne l’a pas fait. Il y avait Mme Poulette, une voisine, qui est venue, et elle n’arrêtait pas de le questionner, elle lui a demandé au moins quatre fois « mais pourquoi, c’est quoi votre truc ? », et il a répondu très vaguement, avant d’aller se servir un rhum, et du coup, c’est moi qui ai essayé de lui expliquer le travail... Moi je veux bien le faire aussi, je peux comprendre qu’on n’aime pas, que ce soit un peu gênant, qu’on ne soit pas à l’aise pour parler et expliquer à quelqu’un qu’on ne connaît pas, mais dans ce cas-là, il faut trouver un autre moyen pour expliquer le travail : que l’artiste fasse un texte, qu’il le prévoit dans l’accrochage, ou quelque chose comme ça. Du coup, à partir de ce jour-là j’ai fait un cahier des charges, car je me suis dit que quand on ne dit pas les choses, quelquefois les gens ne comprennent pas, et c’est normal, donc il faut tout dire à la base.

- Quels sont tes projets à l’avenir ? Comment penses-tu ou aimerais-tu que ça évolue ?
- Émilie : Déjà je crois que ce serait complètement nul si je faisais la même chose pendant 10 ans : un petit vernissage tous les mois. Peut-être qu’à terme j’organiserai une exposition où c’est moi qui expose, comme par exemple avec des objets estampillés « ART WATERPROOF » [trouvés sur Internet dans les résultats d’un moteur de recherche]. Je crois aussi que je n’ai pas envie de me cantonner à mon petit balcon qui fait trois mètres carrés, et si un jour je vais dans une friche ou un truc comme ça, ça me plairait aussi. Ou me servir du hall d’immeuble d’à côté...

- Les friches, tu avais déjà travaillé dessus, on avait vu une exposition à l’ABC [« L’eau comme étude de projets du paysage urbain à Dijon »]
- Émilie : Oui, mais... ce n’est pas que je n’assume pas, mais...

- C’était un projet scolaire ?
- Émilie : Oui, voilà, on m’a demandé de faire ça, j’étais bien embêtée, alors j’ai fait un truc qui ne me demandait pas trop d’efforts, et j’ai utilisé Photoshop et voilà.
- François : Mais de toute façon Waterproof ce n’est plus vraiment un lieu, moi je pense que ça parle plus comme un label, un programme...

« Il faut que les œuvres soient waterproof »

- Justement, est-ce que Dijon te paraît assez grand ? Tu n’es pas tentée d’aller voir ailleurs ?
- Émilie : C’est pour ça que je l’ai appelé Waterproof. Au début je ne voulais pas donner de nom, et je me suis dit que si un jour je donnais un nom, ce serait Waterproof. Ça me faisait bien rigoler, parce qu’on est dehors et si il flotte, et ben voilà. Il faut que les œuvres soient waterproof, il faut qu’on prévoie quelque chose qui tienne le gel, qui tienne la pluie, qui tienne le vent, et tout ça. C’est pour ça que je l’ai appelé Waterproof, et aussi parce que c’est un mot qu’on peut comprendre dans le monde entier, et je crois que dans ma vie, j’aimerais bien un moment vivre à l’étranger. Comme ça je pourrai toujours faire mon Waterproof ailleurs, ça pourra toujours s’appeler pareil. J’avais pensé à appeler ça Le Palier, mais ça ne marche pas. Ou À la rue, aussi, j’aimais bien, et puis finalement si je déménage...

« Si les gens ont envie de rester devant Jean-Pierre Foucault, ils font comme ils veulent. [...] je n’ai pas à me demander si Mme Poulette, elle comprend, quand on fait un concert de ballons »

- François : Par rapport à la rue, ce qui est bien avec Waterproof, c’est que ça n’a pas vraiment une connotation sociale justement, du coup tu ne vas pas sur ce terrain glissant qu’est le côté démocratisation de l’art alors que l’art, il est là.
- Émilie : Ah oui, parce que je n’ai pas la prétention de dire que je vais endoctriner les gens, leur dire « viens voir, je vais te montrer, moi, je vais t’apprendre, je vais te dire comment ça se passe ». Ce n’est pas du tout ça, je n’ai pas envie d’avoir un côté didactique. Je montre juste, et puis si les gens ont envie de rester devant Jean-Pierre Foucault, ils font comme ils veulent. Moi je leur donne l’invitation, ils sont au courant, mais je ne vais pas aller frapper chez eux, je n’ai pas envie de forcer, chacun sa vie. De plus, on expose tout ce qu’on veut, c’est-à-dire que je n’ai pas à me demander si Mme Poulette, elle comprend, quand on fait un concert de ballons et que ça s’appelle « Sérénade ».

- Tu ne nivelles pas par le bas.
- Émilie : Voilà. Je me dis que ce n’est pas parce que je m’adresse à un public très large, très varié, que du coup il va falloir montrer des choses qu’ils vont comprendre. On ne va pas faire de l’art pompier ou juste des beaux dessins...

« ils se disent « c’est un petit raccourci », et boum, ils tombent là... »

- François : Par contre tu t’adresses aux voisins parce qu’ils habitent là, mais en même temps les gens passent dans cette rue ; c’est pas une rue très passante mais il y a plein de gens qui se servent de cette rue pour couper...
- Émilie : Pour se garer...
- François : et justement c’est ça qui est marrant, c’est qu’ils n’avaient peut-être pas prévu de passer par cette rue mais ils se disent « c’est un petit raccourci », et boum, ils tombent là...
- Émilie : C’est pour ça que j’ai mis l’invitation au mur.

- Oui, je m’en rappelle.
- Émilie : J’ai écrit en gros « Fleurs », la date et l’heure du vernissage. Pour Julien [exposition KOGIKIGOYA, de Julien Dessoly], je ne l’ai pas fait exprès. C’était le carton d’invitation ; je lui avais fait écrire les lettres en carton, je les avais collées dehors et puis je les avais prises en photo.
- C’était pour la photo ?
- Émilie : Oui. Et après je me suis dit « C’est bien de faire ça ! ». Et les gens qui viennent se garer, qui viennent chercher leurs gosses, qui coupent là, ils sont aussi au courant. J’essayais de faire une photo panoramique et je suis allée dans les immeubles de l’autre côté, j’ai frappé chez une dame, en me disant qu’elle devait avoir une fenêtre qui donne là. Elle m’a dit « ah ! Je suis contente de vous voir ! C’est vous qui faites ça ? C’est vachement bien... »

- Ah oui ? Elle voyait ça de sa fenêtre ?
- Émilie : oui, elle voit tout. Et j’ai regardé, on voyait vraiment bien. J’avais écrit assez grand pour qu’elle voie qu’elle était invitée au vernissage. Bon, elle est pas venue, elle m’a dit que dans sa vie elle n’était pas apte à rencontrer des gens, ce n’était pas une bonne période pour elle, mais que ça lui faisait plaisir, quand elle regardait par la fenêtre, de nous voir bidouiller des trucs : « moi ça me fait délirer ce que vous faites, je trouve que c’est bien ! ».

- Tu m’avais parlé d’un projet en appartement, chez des particuliers. Tu en es où avec ça ?
- Émilie : Pour l’instant c’est en veille. Je suis dans un contexte où je dois passer un diplôme et je n’ai pas eu le temps de m’occuper de ça, mais effectivement, il faudra que j’y repense. Peut-être que c’est pas mal ? J’en ai parlé à Françoise Cardon, vous connaissez ? C’est une photographe qui se met en scène dans des positions un peu trashy ; elle m’a dit qu’elle avait un ami galeriste ou critique d’art, je ne sais plus, et qui habite dans les Pyrénées (ou du moins dans le Sud, je sais plus exactement), dans un village qui s’appelle Fiac, c’est drôle… Et que tous les ans il y organise des expositions chez les gens, en invitant des artistes.

- Ah oui, je l’ai vu.
- Émilie : Tu connais ?

- J’ai vu le site, oui.
- Émilie : Et donc, elle-même y a participé, et elle m’a dit « moi j’y suis allée parce que c’est mon ami mais je trouve que c’est complètement nul, c’est un truc social, de base, et puis les gens n’en ont rien à faire du boulot, ils viennent juste chez leurs voisins mater comment c’est fait chez eux... »

- Ah d’accord. C’est voyeur.
- Émilie : Oui, voilà, il y a un côté vachement voyeur. Je sais plus pourquoi je racontais ça ? Ah oui, le truc chez les gens. Et, du coup, je pense que c’est bien, si par exemple je décide de faire le truc dont je t’avais parlé avec la boîte. La personne reçoit la boîte, et puis dedans il y a une œuvre qui a été faite pour un appartement et c’est elle qui invite son entourage. C’est pas « j’ouvre ma porte, et qui veut rentre. ». Il va falloir que je réfléchisse à ça.

« c’est fini, comme s’il ne s’était rien passé, et ça redevient le lieu que c’est d’ordinaire, une rue. »

- Les « résistances » de certains voisins à participer, comment tu appréhendes ça ? Parce que dans Waterproof, c’est l’aspect relationnel qui est important ; est-ce que les résistances ça t’embête, ou ça t’apporte quelque chose... ?
- Émilie : Il n’y a pas eu beaucoup de résistances pour l’instant. Juste les gens qui n’étaient pas intéressés. Ils ne viennent pas, et puis c’est tout.
- François : Ça fait partie du travail, je pense. Et puis on se rend compte qu’il n’y a pas vraiment de résistance à partir du moment où on explique pourquoi. Partout il y aura toujours des gens qui seront d’accord, d’autres qui n’en auront rien à faire, et d’autres qui seront contre.
- Émilie : Oui, c’est une situation qu’il faut accepter. J’essaye de faire ça sérieusement, dans le sens où je mets un point d’honneur à ce que ça ne se finisse pas tard, que les gens ne soient pas jusqu’à minuit dans la rue. Je ne veux pas que les gens se lèvent le matin et qu’ils trouvent plein de mégots dans la rue, et qu’ils disent « ah c’est encore... »
- François : C’est ça qui est drôle aussi, c’est de nettoyer, hop, comme ça c’est fini, comme s’il ne s’était rien passé, et ça redevient le lieu que c’est d’ordinaire, une rue.
- Émilie : Oui, c’est vraiment un lieu éphémère, et puis quand il ne se passe rien, il ne se passe vraiment rien, on ne voit pas que là, de temps en temps, il y a quelque chose.

- Au sujet de la rue qui est un peu envahie de monde, on se disait que malgré que tu sois encore aux beaux-arts, Waterproof commence à bien se faire connaître...
- Émilie : Mais oui, c’est marrant. Je crois que déjà c’est surtout grâce à vous. La première fois qu’on a diffusé les invitations c’était sur votre site.

- Comment tu t’y prends pour que le bouche-à-oreille fonctionne ?
- Émilie : Les gens, si tu leur dis qu’il y a un coup à boire ils viennent ! Enfin, ils viennent, et puis ils regardent le travail... Peut-être que leur motivation première c’est « ah chouette, on va aller là-bas, on sait qu’on va trouver des gens qu’on connaît, il y a à boire, c’est sympa ». Et puis après ils arrivent et ils voient le travail.

- On voit du monde que tu ne côtoies pas forcément aux beaux-arts.
- Émilie : Oui c’est vrai, la dernière fois il y avait pas mal de monde que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vu.
- François : Nos camarades des beaux-arts qui seraient censés s’intéresser, vu que c’est un peu leur vie de tous les jours, peut-être qu’ils ne font pas attention, et en fin de compte, le public le plus intéressant c’est peut-être des gens qui sont un peu plus posés, plus respectueux, qui ne viennent pas juste pour boire des pots. En tout cas c’est ce que j’ai remarqué à la dernière expo.

- C’est tout, c’était la dernière question.
- Émilie : alors c’était bien, vous êtes contents ? Moi je suis contente, parce que je crois que j’ai réussi à répondre à toutes les questions.

- Il y a d’autres choses dont tu aurais voulu parler ?
- François : Pourquoi tu n’exposes pas de fille à Waterproof ? Tu voulais que ça assure au début, c’est ça ?
- Émilie : Non, c’est un pur hasard. Et donc c’est Muriel [Carpentier] qui fera la prochaine exposition, ce sera la première fille.

lien : Site de Waterproof

P.-S.

Propos recueillis le 7 juin 2008 par Florian Bourgeois et Siloé Pétillat.