Exposition

Tere Recarens - MAA TERE MANALEN
Frac Bourgogne

par Florian BOURGEOIS, Siloé PETILLAT

Rendons-nous à l’évidence : soit Tere Recarens est effectivement dotée d’un excellent "tere" (d’une très bonne étoile), soit elle force gentiment le destin. Lorsqu’en 1999, elle décide de sauter du toit du PS1 à New York, est-ce un coup de chance qui l’empêche de devoir s’élancer dans le vide, ou bien se doutait-elle qu’elle n’en obtiendrait pas l’autorisation ? Lorsque plus tard, elle voyage en fonction des significations de son petit nom dans les différentes langues du monde - "bonjour" en estonien, "karma" en bambara -, est-ce pour démontrer que ceux qui l’ont surnommée "Tere" étaient bien inspirés, ou est-ce (à l’inverse) l’occasion pour l’artiste d’adopter un diminutif qui colle si bien à sa personnalité ? Il y a peut-être un peu des deux. Peu importe. Visiblement ce qui intéresse Tere Recarens, ce sont les rencontres. Et elle nous transmet son énergie, sa joie de vivre, son amour de l’échange. A partir d’un travail autobiographique, elle arrive finalement à évoquer chacun d’entre nous.

Communiqué de presse :

« Le Frac Bourgogne a invité l’artiste Tere Recarens (née en 1967 à Arbúcies - Espagne) pour une exposition personnelle après d’autres projets en collaboration. Un ouvrage monographique sur l’artiste est paru en 2005, et l’oeuvre Microsofa, créée avec Emilio López-Menchero à l’occasion de l’exposition Open House au Casino Luxembourg (2002), est en dépôt depuis 2006 dans la collection du Frac Bourgogne.

© Tere Recarens, Fucking Glory, 2008.Pour Tere Recarens l’art est indissociable de la vie et son exposition est le fruit de deux séjours effectués au Mali en 2008 et en ce début d’année 2009. L’artiste est partie à la découverte de la signification de son prénom pour les Bamanan, l’ethnie majoritaire de ce pays. Le mot “tere” y renvoie à une composante de la personnalité, une sorte de karma. Partant de là, Tere Recarens a construit pour l’exposition un espace où se mêlent images et objets, qui donnent à partager ses expériences personnelles tout autant que sa découverte du pays. Le titre de l’exposition « maa tere manalen » signifie en substance « quelqu’un ayant un tere allumé ».

Tere Recarens a commencé à exposer au tout début des années quatre-vingt-dix. Depuis cette date, elle a présenté dans de très nombreux lieux dans le monde des photographies, dessins, vidéos, dispositifs à expérimenter par les visiteurs. Pour autant, le champ de l’art est avant tout pour elle un moyen et une manière précise de vivre aujourd’hui. En effet, c’est moins la production d’objets artistiques qui l’intéresse que de créer des situations dans le réel, grâce à son inscription dans l’espace artistique. Une résidence à New York ou en Chine, une exposition à Anvers, Tokyo ou Berlin sont autant d’occasions de susciter des échanges, mettre en relation, ouvrir une nouvelle brèche dans la réalité. Apparemment, le travail de Tere Recarens se donne à découvrir dans une très grande légèreté, affichant le superflu et l’amusement comme valeurs premières. Tourner sur soi-même jusqu’à en perdre l’équilibre (Tomber, 1997), préparer durant des mois un saut dans le vide depuis le haut de l’immeuble du célèbre lieu d’exposition PS1 à New York (I Was Ready to Jump, 1999), balayer les nuages lors d’un saut en parachute (Beserein (Immaculatly Clean), 2003) sont quelques-unes de ses actions où le défi à relever est un élément déclenchant. Les dessins, autant que les photographies ou les vidéos, témoignent d’actes imaginés par le seul plaisir à les vivre éprouvé par l’artiste elle-même, gestes simples, parfois faciles jusqu’à l’absurde. Tere Recarens inscrit ses activités dans le jeu, affiche son plaisir et sa jubilation, mais aussi la pure gratuité de ses gestes. Or, à l’heure où chaque action est évaluée principalement à l’aune de critères économiques, où les notions d’efficacité et de rentabilité dominent l’ensemble des activités humaines, la liberté de Tere Recarens éclate comme une réalité improbable. Ce qui semble au premier abord une posture individuelle presque enfantine, libre de toute contrainte, prend par ses modes précis d’intervention une portée collective beaucoup plus profonde. L’autoportrait se mêle à la lecture du monde.

Eh bien moi, quand je joue, je travaille [1]

Tere Recarens semble poursuivre les voies ouvertes par des artistes tels que Robert Filliou qui souhaitait « jouir d’une fantaisie joyeuse et non-specialisée ». L’art et la vie sont confondus dans une disponibilité à l’expérience, où « l’éphémère, le changeant, le naturel et même l’acceptation du ratage sont familiers » [2]. « On est aussi exposé à la tout à fait merveilleuse expérience d’être surpris » [3] Dans cette proximité avec le monde et tout ce qui le constitue, le jeu occupe une place importante dans l’oeuvre de Tere Recarens. Le jeu corporel et sportif comme l’action évoquée à New York ou encore Shooting Star à Berlin en 2004, où elle tente de s’échapper du creux dans lequel se trouve la ville au moyen du saut à la perche. Plus largement, elle crée des situations futiles et sans autre enjeu que le plaisir et la sensation palpable d’être en vie qu’elles procurent. Ainsi Tere Recarens imagine avec Terremoto (1994) un sol instable construit de planches de bois sur lequel sont posées des étagères et meubles remplis d’objets fragiles. « Tout tremblait sous les pas des visiteurs. Certains d’entre eux avaient peur de faire tomber les objets, tandis que d’autres étaient tout joyeux de pouvoir profiter d’une liberté aussi inattendue. » écrit-elle [4]. À travers cette proposition, chacun détermine son propre comportement, sa réponse à ce qui est là et ce qui advient. Pour Beige (2000), elle a construit une salle dans l’espace d’exposition et dans laquelle le visiteur peut entrer grâce à des portes automatiques en verre. Seulement, elles ne s’ouvrent pas au moment de sortir. Tere Recarens raconte à propos des visiteurs : « Ils sont complètement désarçonnés et se mettent à attendre que l’on viennent les secourir. Certains sortent par la fenêtre. » [5] « Si nous voulons être libres – tous libres, tous autant que nous sommes, pas seulement certains d’entre nous – nous devons non seulement tolérer mais accueillir le manque de discipline, la “paresse”, la spontanéité, la fantaisie et l’improvisation. » [6]

© Tere Recarens, Glory, 2007. Dans ces deux exemples, l’état d’esprit de l’artiste la conduit à imaginer des mises en situation du visiteur qui, loin d’être seulement ludiques, le confronte à des situations aux multiples dimensions. Elle propose alors des espaces-temps de créativité, « dans son acception la plus large, sans l’enfermer dans les limites d’une création réussie ou reconnue, mais bien plutôt en la considérant comme la coloration de toute une attitude face à la réalité extérieure.  » Et Winnicott, de poursuivre « Il s’agit avant tout d’un mode créatif de perception qui donne à l’individu le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue ; ce qui s’oppose à un tel mode de perception, c’est une relation de complaisance soumise envers la réalité extérieure : le monde et tous ses éléments sont alors reconnus mais seulement comme étant ce à quoi il faut s’ajuster et s’adapter. » [7]

Un tere allumé

L’exposition Maa Tere Manalen a été conçue durant le second séjour que Tere Recarens a effectué au Mali. Ce voyage avait été motivé par le fait de découvrir que le mot “tere“ existait dans la culture bamanan et évoquait une composante de la personnalité, force mystérieuse bénéfique ou maléfique acquise à la naissance. Tout comme elle était partie en Estonie après avoir appris que “tere“ signifiait “bonjour” (ETC., 2002), elle s’est lancée dans une enquête sur la signification précise du ”tere“ et sur la culture animiste dans laquelle il s’inscrit. Elle a pour cela rencontré le responsable du département de conservation du Musée National du Mali, puis questionné les gens croisés dans différentes circonstances. Cependant, cette coïncidence initiale entre son nom et les esprits l’a conduite à répondre plus largement aux situations vécues. Soucieuse de ne pas être perçue comme une simple touriste en quête d’exotisme, elle a construit les conditions d’autres rencontres possibles. Elle a pour cela fait imprimer un tissu, dessinant l’ensemble des motifs en lien avec le “tere“, et l’a donné en échange des prises de vues à chacune des personnes l’aidant dans sa recherche. Par cet échange, elle mettait en place un partage d’intérêt. L’échange, mais aussi le don participent à produire pour elle une autre échelle de valeur, une autre économie du temps, celui-ci n’étant pas évalué à l’aune de la quantité produite, mais de la qualité de l’expérience partagée.

Le film projeté dans l’exposition témoigne de ces échanges, rencontres, hasards heureux et impasses. Il est marqué par l’état brut de la saisie du présent, la vitalité, la disponibilité à ce qui advient dont fait preuve Tere Recarens en permanence. Les relations avec les personnes habillées dans le tissu imaginé par l’artiste manifestent la porosité permanente entre l’art et la vie. À Dijon, elle a choisi de projeter le film dans une salle construite avec des tissus trouvés ou échangés. Ces tissus sont imprimés de très nombreux motifs. Certains le sont à l’occasion d’évènements privés ou publics et racontent la vie des familles ou des états. Les médaillons placés dans différents motifs colorés viennent illustrer un mariage, le souvenir d’un proche disparu, autant que la journée de la femme ou la date anniversaire de la création d’une école. Ces tissus, dont sont ensuite faits des vêtements, affichent les évènements personnels ou collectifs. Tere Recarens annule ici le cube blanc de l’exposition pour créer un espace très coloré, collage de tous ces témoignages, entre fonction et esthétique, dans lequel elle inscrit ses propres images. Elle a également choisi pour cette exposition d’y associer trois pièces, Fucking Damned Glory, Fucking Glory et Glory, écharpes de supporters d’équipes sportives assemblées, dessus de lit ou tenture murale. Le titre marque toute la distance de l’artiste vis-à-vis de ces objets ambigus puisqu’ils célèbrent l’équipe soutenue tout autant qu’ils signalent le caractère parfois fanatique du supporter. Ils sont comme les tissus africains une forme symbolique. Les écharpes de Fucking Damned Glory, réalisée lors de son séjour en Chine l’an dernier, ont été aussi pour elle les sources d’apprentissage des rudiments de la langue lorsqu’elle était dans ce pays.

C’est un des points essentiels de sa démarche que de manifester le rôle fondamental du verbe, de la langue comme moyen de rencontre, même quand elle n’est pas partagée. Tere Recarens parle dans différentes langues un langage très libre, annulant toutes les frontières et laissant parfois son interlocuteur incertain. Elle met en place une communication qui n’est pas celle des communicants, de leurs normes et de leurs certitudes. Là aussi, elle clame son sens de la liberté. Le collage des échanges dans le film, partiels, troublés par les divers accents, rend compte de cette superposition des langages et de la valeur essentielle qu’est le verbe pour elle dans le temps de la rencontre. La singularité de pratiques artistiques telles que celles de Tere Recarens est de déplacer quelque chose de sa propre expérience dans l’espace d’exposition, de le rendre disponible au visiteur. Les formes sont diverses, multiples, non spécialisées. Dessins, photographies, vidéos, dispositifs construits, objets sont tous à même de permettre une transition entre l’expérience de l’artiste et celle offerte au visiteur. Elles ne peuvent pas être équivalentes, mais dans cette transposition partielle « la plus grande partie de l’histoire est celle que nous choisirons d’y ajouter » [8]. (Claire Legrand directrice adjointe - responsable du service des publics au FRAC Bourgogne)

Le Frac Bourgogne reçoit le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication (Direction régionale des affaires culturelles de Bourgogne), du Conseil régional de Bourgogne, du Conseil général de Côte-d’Or et du Rectorat de Bourgogne.
Ce projet pour le Frac Bourgogne (curator : Eva González-Sancho) a reçu le soutien de la Sociedad Estatal para la Acción Cultural Exterior de España, SEACEX - Ministerio de Asuntos Exteriores y de Cooperación - Dirección de Relaciones Culturales y Científicas (ES).
Remerciements : Galeria Toni Tàpies, Barcelone (ES) et Montehermoso Kulturenea, Vitoria-Gasteiz (ES). »

Plus d’info : Site du Frac Bourgogne

P.-S.

- Exposition du 7 février 2009 au 16 mai 2009 ; entrée libre
- Vernissage le vendredi 6 février 2009 à partir de 18h
- Visite accompagnée le samedi 4 avril 2009 à 15h ; entrée libre
- Week-End Frac, Centres d’art & Musées Télérama le samedi 21 & le dimanche 22 mars 2009 de 11h à 18h
- Nuit des Musées le samedi 16 mai 2009 jusqu’à minuit
- Concert jus de fruits #1 - Samuel Sighicelli (électronique) & Bruno Chevillon (contrebasse) le dimanche 22 mars 2009 à 11h
- Concert jus de fruits #2 - Christelle Séry (guitare) le dimanche 17 mai 2009 à 11h
- Ouvert du lundi au samedi de 14h à 18h, sauf jours fériés
- Frac Bourgogne, 49 rue de Longvic, 21000 Dijon ( Bus Divia L5 arrêt A. de Musset ou L6 arrêt Le Nôtre )

Notes

[1Robert Filliou, Enseigner et apprendre, arts vivants, Archives Lebeer Hossmann, Paris Bruxelles, 1998, p.10

[2Ibidem., p.12

[3Allan Kaprow, L’art et la vie confondus, Editions du Centre Georges Pompidou, Paris, 1996, p.52.

[4Tere Recarens, Sportkünstlerin, Galeria Toni Tàpies, Barcelone, Frac Bourgogne, Dijon, 2005, p.67

[5Ibidem., p.88

[6Robert Filliou, op. cit., p.19

[7D.W. Winnicott, Jeu et réalité. L’espace potentiel, Editions Gallimard, Paris, (1971), 1975, p.91

[8Allan Kaprow, op. cit., p.271