Exposition - Montigny-sur-Vingeanne (21)

Vivre, l’homme et la bête
ArtBFC

par Siloé PETILLAT

Après L’Ascension des Saints de Glace, l’homme et la femme (2010), ArtBFC continue ses expositions dans deux belles maisons du centre de Montigny-sur-Vingeanne, un village de Côte-d’Or. L’évènement, intitulé cette année Vivre, l’homme et la bête, est accompagné de performances, conférences, repas.

Communiqué de presse

Dans une logique d’ouverture et de déploiement, nous avons souhaité créer une forme en contrepoint de notre événement principal d’automne. Les principes qui structurent Vivre, l’homme et la bête, sont donc opposés à ceux de Paris sur Vingeanne + Des samedis art rien faire.
Vivre, l’homme et la bête, est le dernier opus d’une série de trois événements thématiques, pluridisciplinaires, organisés au printemps, sur une courte période à une date symbolique. Il se déroule sur notre seul village, en son centre, mais dans deux lieux différents non institutionnels, deux lieux de vie, proche l’un de l’autre. La thématique décline les aspects les plus fondamentaux de la vie : la nature, l’autre, le mal.
Nous faisons des propositions dans d’autres champs qu’artistiques et proposons un repas en commun, singulier, à nos invités, amis et visiteurs. Nos intervenants sont aussi bien de grands professionnels que des amateurs, des personnalités de grande notoriété que des inconnus, des artistes de formation académique que des autodidactes. Montigny-sur-Vingeanne se trouve dans le Val de Vingeanne, aux confins de trois régions, Bourgogne, Franche-Comté, Champagne, entre deux capitales régionales, Dijon et Besançon, elle-même entre Paris et Lyon, à portée de Bruxelles, Stuttgart, Bâle, Genève, Turin, Florence, dans un canton rural peu peuplé avec de très forts taux de votes extrémistes, non loin de prestigieuses institutions d’art contemporain.

Vivre, l'homme et la bête

Programme

Samedi 7 mai

- 16h30 : conférence de Galia Ackerman, écrivain, historienne, journaliste, traductrice de Gorbatchev et d’Anna Politkovskaïa, sur l’évolution de la Russie. À partir du livre Aux origines du Goulag, dont des extraits seront lus par Sabine Choumiloff. Galia Ackerman est aussi auteur de Tchernobyl : retour sur un désastre et co-auteur du livre S.M. Eisenstein : Dessins secrets.
Impasse du Château.

- 18h30 : L’anima de l’hallali du cerf, performance de Barbara Puthomme et vernissage de l’exposition de Jean-Michel Alberola (dessin, sérigraphie, installation), Jean Clerc (photographie), Céline Demonfaucon (installation), Barbara Puthomme (peinture) et Steffen Osvath (photographie).
Impasse du Château.

- 20h30 : C’est pas si bête, repas végétarien au restaurant C’est pas si loin.

Dimanche 8 mai

- 16h30 : Les mots et la Chose, conférence de Laurent Devèze, philosophe, directeur de l’École Régionale des Beaux-Arts de Besançon.
Il s’agira de s’arrêter sur quelques mots ou expressions courantes liés à la thématique proposée qui nous permettront peut-être de mieux cerner notre rapport à la bête, et d’en découvrir au moins par là quelques principes d’intelligibilité. L’hommage à Foucault devenant alors bien moins ironique qu’il peut paraître dans le titre, puisqu’il s’agit bien d’interroger les fondements supposés de certains discours produits par l’homme sur la bête.
Impasse du Château.

- 18h30 : Dent-de-Lion, performance du human bea(s)t boxer Aymeric Hainaux (actuellement en résidence à la Villa Arson).
Impasse du Château.

2 Pferde
© Steffen Osvath

Présentation des artistes

L’exposition, qui a lieu du 7 au 15 mai 2011, présente :

Jean-Michel Alberola
Les actes des hommes ne laissent pas indifférent Jean-Michel Alberola. Son œuvre puise ses racines dans la mythologie, l’histoire de l’art, mais surtout les faits sociétaux, politiques et historiques. L’une de ces réalités a particulièrement marquée toute sa pratique artistique : Auschwitz. Haut lieu de la shoah, il s’y rendit avec son ami juif et économiste Michel Henochberg, et y réalisa une douzaine de dessins. Dix ans plus tard ils éditèrent ensemble le livre Sans titre Auschwitz, mai 1987 – Paris, novembre 1996. Pas de vérité assénée. Juste une conscience déroutante de venir après. Après les baraquements, les tours de guets, les barrières électrifiées, les voie ferrées. Des fragments de constructions humaines et d’éléments végétaux presque insignifiants. Des dessins aquarellés, vidés de toute volonté d’illustration, d’une figuration littérale trouant l’avenir d’une psychose de l’irréparable. L’artiste a dit son incapacité : « C’est blanc, aucune interprétation, c’est comme ça ». Devant le traumatisme, toute l’œuvre de Jean-Michel Alberola s’inscrit dans l’insaisissable mémoire de l’histoire. Le sceau de l’effacement et de la dénégation cherche à bousculer les consciences humaines.
Une autre œuvre d’Alberola, une sérigraphie intitulée Les casseurs de pierre – Une histoire de l’Allemagne, entre aussi, et fortement, en résonance avec Occidental (l’installation constituée des aquarelles, d’une béquille peinte en blanc posée à côté et de la caisse qui contient habituellement ces aquarelles). Elle raconte le sauvetage des œuvres d’art à Paris, sous les bombardements allemands par Courbet en 1870 en les mettant dans des caisses, puis la destruction du tableau de Courbet Les casseurs de pierre, volé par les allemands, puis évacué de Dresde dans une caisse et victime d’un bombardement anglo-américain. Tout cela à l’occasion du 8 mai. Il y est aussi question d’une lettre de Courbet aux allemands sur l’absurdité de la guerre et la question fondamentale de l’innommable, de l’irreprésentable et de la nature a-historique d’Auschwitz.

Jean Clerc
Jean Clerc peint, modèle et photographie des espèces animales en série. Après des lièvres de face à l’acrylique, et des singes miniatures photographiés en très grand, l’artiste présente une série de « bustes d’hommes fauves et torses nus ». Ces travaux renvoient tous aux portraits. Ici donc, des hommes, descendant logiquement des singes. Mais des photographies de dos, épaules plus ou moins velues, peaux plus ou moins colorées, têtes plus ou moins penchées. Dans toute répétition, les formes, les masses, les lignes réitérées s’alignent dans leurs similitudes. Et en même temps elles se décalent et glissent vers des particularités parfois intimes. La répétition de la nudité dit quelque chose de la fragilité, la faiblesse des corps, face à un même fond rouge, lourd d’une tonalité presque bestiale. Et pourtant chaque grain de peau, chaque variation de lumière crée une atmosphère particulière qui pose la présence physique des êtres face à la négation de leur frontalité. « L’homme n’est bestial que lorsqu’il tourne le dos à son animalité ». Jean Clerc joue de cette affirmation en replaçant l’homme dans son corps de vertébré.

Céline Demonfaucon
Les œuvres de Céline Demonfaucon naissent d’une relation profonde et subtile à la nature et à son microcosme. Elle en saisit des matériaux éphémères, des traces imperceptibles, qu’elle assemble intuitivement dans ses installations. La « sculpture » présentée ici semble au départ moins fragile avec ses deux modules semblables disposés en miroir. Pourtant, « partie de l’idée du paysage et de ses reflets », l’artiste explore encore des contrastes et les oppose. Chaque module est constitué d’un petit assemblage posé sur une grande table. Dessus, diamétralement disposés autour d’une tige, des morceaux de tissus colorés et enroulés, sont coincés entre morceaux de bois et tables miniatures. Le tout forme un petit corps étiré de l’ordre du vivant, de l’organique compact, à peine posé sur ses pattes, prêt au départ. Dessous, une large surface géométrique de bois brut, inhérente à la technicité de l’homme, est perchée sur des piles trouant le vide inférieur. Cette hauteur inhabituelle en fait plus qu’un support, peut-être un piédestal évidé, presque un autel consacré à une vie fugitive. A moins qu’il ne s’agisse de sacrifices, celui « des convois de l’exode » qui passent au loin, à l’horizon. Céline Demonfaucon dresse encore une fois un équilibre précaire et dérisoire. Délicate existence, accrochée à ses bagages, qui d’un instant à l’autre peut disparaître.

Barbara Puthomme
Les travaux de Barbara Puthomme sont envahis par deux figures animales : le cerf et l’oiseau. Si des plumes de l’un, elle fait des paysages enfermés ou des croix aériennes, de l’autre, c’est la représentation qui s’impose. Le cerf comme maître des forêts est le pendant de l’homme, souverain des villes. En cela pourraient s’incarner les inégaux rapports de forces qui vouent le cerf à la mort. Devant des tableaux d’animaux morts allongés sur des écrins de velours, l’artiste présente une lecture chorégraphiée de son texte L’anima de l’hallali du cerf. La célèbre peinture de Gustave Courbet y est analysée, en appui à des références mythologique, chrétienne et beuysienne. La bestialité déployée par l’homme est généralement occultée par une volonté de maintien de l’ordre du monde. Mais dans ces rituels de la chasse, la « quête de la mort » est comparable à une jouissance. Or si le cerf possède un caractère sacré, l’anima, qui le relie au divin au moment de sa mort, alors peut-être est-il pensable que l’homme recherche de manière occulte ce « dévoilement du divin ». Barbara Puthomme renverse là les rapports de forces et affirme « la victoire finale de l’animal qui échappe au sacrifice ».

Steffen Osvath
La notion d’existence est au cœur des préoccupations de l’artiste allemand Steffen Osvath. Il s’approprie des moments de vie imprimés sur de vieilles photographies anonymes, leur redonne une nouvelle tonalité et les présente dans des cadres à l’ancienne. Par superpositions, ajouts de lignes ou d’indicateurs graphiques, par des jeux d’exposition à la lumière, il retravaille les fonds et les personnages. Des soldats se fondent en une masse épaisse, alors qu’un autre se retrouve décapité au milieu de chevaux. Des femmes voilées se détournent, alors qu’une autre se retrouve en laisse tel un chien. Des enfants s’unissent dans un cri d’adoration dévorante. Et des fantômes cadavériques apparaissent, alors que les regards se perdent dans des secrets sanglants. Une atmosphère particulièrement forte et angoissante naît de ces biffures, de ces pointages et de la froideur picturale des images. Quelque chose de la soumission, de la cruauté et de la mort ressurgit. Steffen Osvath détourne la censure de l’inhumain refoulé. Il s’empare des vanités bestiales et destructrices des êtres oubliés pour les exposer à une lumière automnale. Se faisant, il confronte les êtres vivants et les soumet à leurs actes et à la durée de leur existence terrestre.

Aymeric Hainaux
Vivant intensément ses émotions, Aymeric Hainaux est un musicien performeur associé au beat boxing. Devant le micro il émet des sons, joue d’une pédale d’écho (le seul effet), y ajoute quelques notes d’harmonica ou de cloches. Mais à le voir on comprend très vite qu’il ne s’agit pas d’imitation vocale. Sa voix, son souffle, sa respiration, tout son corps propulse des bruits ponctuels ou étirés, des battements sourds ou explosifs, des vides suspendus puis tranchés par d’extrêmes tensions. Des tonalités électriquement abstraites interfèrent, par secousses, par glissements, frémissantes ou fracassantes. Happant le mouvement et le temps dans l’injonction de déployer ce qu’il a de plus intérieur en lui, l’artiste pratique une « musique d’états ». Car rien n’est rejoué. Tout est dans l’improvisation de l’instant présent, dans la spontanéité maladroite de l’émotion brute. Le seul langage est celui du corps dans sa manière de sentir « le nectar des choses » et de le redonner en se faisant du bien. Tel l’animal vivant à la belle étoile, Aymeric Hainaux tente de restituer ce qui l’habite, ce qu’il accumule de ses expériences de la vie. Et ce qui l’habite semble être de l’ordre de ce qui est ressenti comme l’origine du sensible.

Plus d’info : site de ArtBFC

P.-S.

- Exposition du 7 au 15 mai 2011
- Tarifs : repas = 15€ sur réservation, human bea(s)t box = 3€
- Ouvert les samedis et dimanches de 14h à 19h et sur rendez-vous
- Vernissage le samedi 7 mai 2011 à 18h30
- ArtBFC, 8 impasse du Château et 6 rue Sainte-Croix, 21610 Montigny-sur-Vingeanne